Le conte de #001

Le phare du refuge

Chaque objet porte son conte — une histoire, entre vérité et légende.

Hiver 1934

Emile Reymond gardien du refuge de la Petite Combe était assis au fond de sa cabane un verre de whisky à la main. La nuit était bien avancée et le vent cognait aux volets qui gémissaient de devoir résister aux lourds assauts de la fureur hivernale. A l’intérieur il régnait pourtant une ambiance paisible. Le poêle crépitait, irradiant les restes de chaleur d’un feu mourant. Il fallait remettre une buche. Emile se leva péniblement et grognant en direction de son ami lui demanda

- J’en profite pour ouvrir la petite soeur ?

Du coin de l’oeil il vit le hochement de tête de son compagnon de table. Il ne disait rien depuis quelques minutes. Il faut dire que la boisson n’était pas étrangère à ce type de réaction muette chez Firmin. Il était venu tout droit de la pleine et avait glissé sur son cadre de portage une caisse de 6 bouteilles de Johnnie Walker Black Label de 12 ans d’âge, une aubaine pour Emile.
Cela faisait plus d’une semaine que le gardien était sobre et ce soir il profitait de la mauvaise aventure qu’avait vécu son ami pour rattraper le temps perdu. Bien sûr il avait du user de bonne humeur et de son humour pour le convaincre de rester en sa compagnie après la 6e heure et la 3e bouteille.

Lorsque l’occasion d’être accompagné se présentait, Emile s’accommodait volontiers d’un compagnon de boisson à qui raconter ses exploits ! Ce soir cependant c’était différent. Firmin avait amené sa caisse de whisky et une histoire à entendre.

- Elle est partie !
- Oui Firmin, elle va revenir…
- L’espoir fait vivre mais quand même ! Ce con avec sa voiture ! Tu te rends compte, une voiture !
- Un gars de la ville, il va se lasser, elle n’est pas faite pour la ville ta Juliette et lui ne sait probablement rien faire de ses mains. Le genre de plouc qui vient frimer en montagne, rentre chez lui avec les beaux yeux de nos vallées pour ensuite les jeter quand il aura trouvé mieux !
- Elle ne me rassure pas du tout ta prédiction à deux balles. Juliette habitait Paris avant de venir ici, elle n’est pas partie avec le premier frimeur ! Elle le connaissait c’est certain.
- J’en sais rien moi mais c’est pour dire: il se fiche bien d’elle et elle ne va pas tarder à s’en rendre compte.. non ?
- Elle avait l’air résignée ou plutôt j’ai eu le sentiment qu’elle était obligée de partir. En tous cas je suis bien content de l’avoir eut, lui !

Au centre de la table trônait un phare de voiture arraché que désignait Firmin de son doigt tremblant . Un phare noir de Citroen traction avant dernier cri qui devait coûter à lui seul l’équivalent de son salaire annuel.
En essayant de retenir Juliette le matin même il s’était rendu compte qu’une berline attendait sa dulcinée dans la rue. Jamais il n’aurait imaginé ça, Juliette qu’il avait aimé s’en allait la mine grave, le laissant. Elle lui avait dit qu’elle n’avait pas le choix. Que "tout ça était voué à l'échec de toute manière". C’était trop pour lui. Il était tombé éperdument amoureux. Juliette ! Il avait mis deux ans à la convaincre de lui donner une chance. Deux années passées à organiser ses journées pour avoir son attention, puis un jour il obtint enfin un rencard. Elle avait mis une robe blanche à épaulettes très élégante et s’était parfumée au jasmin. Il l’avait faite rire. Ça lui avait fait pousser des ailes, il se sentait comme un aigle depuis.

Son bonheur n’avait pas duré puisque 8 semaines plus tard il se trouvait trainé dans la rue, accroché au phare de la voiture qui emmenait sa belle loin de lui. Il hurlait le coeur crevé, le nez collé sur le flanc de la carrosserie, bavant sur sa manche. Il était pitoyable mais n’en avait rien à faire, un monstre enlevait sa promise.
Une centaine de mètre suffirent pour que le poids de son corps lesté de lourdes larmes eut raison de l’attache du phare. Ce jour là Firmin s’était retrouvé en haillons, dehors, contemplant le phare qu’il tenait entre ses mains. Il y voyait se refléter à travers ses yeux rouges et bouffis, toute la désolation de son coeur.

- Je dois t’avouer que la caisse de Johnnie Walker qu’elle t’a laissé n’est pas une maigre consolation. Dit le vieux gardien dans un soupir en remuant son verre à moitié vide
- Ta gueule ! Rétorqua l’autre en se forçant à sourire malgré les larmes qu’il retenait pour la huitième fois de la soirée. 
Heureusement que je suis venu te voir tu serais mort de soif à l’heure qu’il est, ton foie ne sait plus conjuguer autre chose que la table du 40°
- Ce n’est pas de ma faute, c’est toi qui amènes de l’eau au moulin.
- Tu veux dire de l’essence à un vieux moteur qui fuit, la prochaine fois je prendrai aussi de l’huile de vidange pour que tu puisses te laver.
- Je parlais de tes grosses larmes idiot.
Les deux se regardèrent puis éclatèrent de rire, un rire franc pour une fois – ce phare je te le donne, il ne me rappellera que des mauvais souvenirs. Ajouta Firmin en s’essuyant la bouche.

La soirée s’éternisa et les conversations changèrent pour à la fin ne devenir plus qu’un silence rompu de ronflements. Le lendemain Firmin se leva tard et tituba dans la descente ou il allait retrouver tant bien que mal sa vie de nouveau célibataire. Encore.

Emile fixa le phare sur un trépied de théodolite et le plaça au dehors devant son refuge. Une lumière qui veille sur la montagne se dit-il. Une sentinelle qui veille dans le noir. Il ne savait pas encore que cette lumière allait sauver 7 alpinistes dont l’un s’était cassé une jambe et qui luttaient depuis 2 jours contre la tempête. Le soir là, la porte du refuge s’ouvrit et 7 vies entrèrent, sauvées d’une mort certaine et heureuses de trinquer ce qu'Emile leur présenta comme la dernière bouteille de Madame Porret.

Ce conte est celui de La Sentinelle →